Petite histoire d'une fugue interrompue : "La fuite en Egypte" de Nicolas Poussin
Un procès long de 15 ans
S'ensuit une longue bataille juridique entre l'ancienne propriétaire qui veut reprendre son trésor et les acquéreurs, les frères Pardo. Le tribunal ordonne finalement la restitution à la propriétaire, celle-ci remboursant seulement aux marchands la somme dépensée pour l'achat de la toile qui dès lors attise les convoitises.
Deuxième tentative de vente
La propriétaire désormais certaine de posséder une œuvre exceptionnelle, décide de la remettre en vente pour 15 millions d'euros. L'apparition d'œuvres de cette qualité sur le marché est si rare que le musée des Beaux Arts de Lyon possesseur de deux dessins du maître mais d'aucune toile, décide de réunir les fonds pour enrichir ses collections. En effet, cette fuite en Egypte datée de 1657-58 appartenait au soyeux lyonnais Jacques Sérisier que Poussin lui-même qualifiait de collectionneur "fanatique" de ses œuvres. Le musée du Louvre possède 39 toiles de l'artiste dont la plus grande partie a été acquise par Louis XIV.
Le marché de l'art international intéressé
La propriétaire écoutant les sirènes du marché international demande un permis d'exportation qui lui est refusé par l'état. Un autre Poussin important "le Christ au jardin des oliviers" avait quitté la France en 1996 après avoir été vainement classé trésor national. Cette fois, l'état tente de retenir à tous prix "la fuite en Egypte" et classe en 2004 le tableau "trésor national", un label assorti d'une interdiction de sortie du territoire de 30 mois. Le temps de réunir les fonds. Pendant deux ans le musée de Lyon essaie de rassembler la somme par une opération de mécénat, sans y parvenir. Et la toile finit par perdre son classement pour devenir "œuvre d'intérêt patrimonial majeur".
Un sursis de quatre mois
Il reste quatre mois pour faire une offre à la propriétaire, au prix du marché international. Le musée du Louvre intervient alors et sollicite ses bienfaiteurs. Une opération de mécénat sans précédent en France est menée, deux musées conjuguant leurs efforts à ceux d'une vingtaine de mécènes pour sauvegarder une œuvre majeure. La propriétaire accepte finalement l'offre de l'état.
L'œuvre acquise par le Musée du Louvre rejoindra en dépôt le Musée des Beaux Arts de Lyon dès le 15 février. Avant de regagner la région d'origine de Sérusier, "la fuite en Egypte" est exposée au Louvre.
Pourquoi tant de bruit
Finalement pourquoi tant de bruit autour de ce tableau ? Parce que même si l'illustre Bernin l'avait critiqué en le voyant, il en gardait néanmoins un souvenir tenace des années après. De cette lutte avec la matière, de cette tentative du peintre vieillissant pour calmer le tremblement de ses mains se dégage une sorte de vibration, une émotion infinie. Nicolas Poussin parfait connaisseur de la Bible et de l'antiquité (il s'était établi à Rome) distille à fleur de toile les symboles : l'aigle et le serpent incarnant Jésus Christ luttant contre le diable, le chêne emblème marial mais aussi symbole de la force du chrétien contre l'adversité, la lance instrument de la passion...On retrouve aussi la luminosité hérité de la fascination de Poussin pour Raphaël, une composition parfaitement équilibrée, sans oublier son talent de paysagiste loué par ses contemporains "ses beaux paysages où le spectateur se croit transporté dans l'ancienne Grèce" (Mariette 1714).
Un tableau à découvrir d'urgence avant son transfert !
Damienne Schilton





