Et si les bijoux devenaient utiles ?

Voici venu le temps des bijoux fonctionnels. Ils se transforment, à volonté, en escarpins, lunettes, sacs ou même téléphones portables. Décryptage.
Autrefois, perles, pierres et métaux précieux savaient tenir leur rang : cou, poignet, doigt ou lobe d'oreille. À peine s'ils dérogeaient à la règle en devenant diadèmes, lors des grandes occasions, ou chaînes de cheville, l'été ... Le bijou était un éloge de la frivolité. C'était toute sa noblesse. En brillant de mille feux, il donnait de l'éclat à celle qui le choisissait et assurait, à celui qui l'avait offert, un certain standing. Et puis, peu à peu, les montres, articles réalistes et masculins par excellence (tout le monde sait que les femmes, même en Cartier, sont toujours en retard !) ont évolué en véritables petits bijoux de technologie, certes, mais se sont également parées de métaux lourds puis de diamants et pierres coûteuses. Aujourd'hui, le bijou est en train d'envahir tous les secteurs de l'accessoire, comprenez chaussures, sacs, lunettes..., de manière tentaculaire puisqu'il gagne également du terrain sur les articles high-tech comme le téléphone portable ou les clefs USB. Adeptes de l'épuré, ce n'est pas votre jour. Bienvenue dans l'ère du clinquant !


must have de l'été 2007 L'escarpin/bijou

Cet hiver, l'inénarrable Christian Louboutin a amorcé la tendance avec des escarpins dont les talons spectaculaires sont recouverts de strass. Galliano pour Dior a conçu des talons bijoux. Chez Biondini, la mecque des shoes addicts, les marques italiennes déclinent leur scintillante vibration. La nouveauté 2007 est que l'escarpin/bijou ne sera plus une belle de nuit. C'est même de jour, avec un jean ou un legging in, qu'il sera le plus fashion ! Cela va de la broche en cristaux de verre à clipper sur le devant de la chaussure chez David Ackerman au serpent en diamants et saphirs monté sur une sandale en satin chez René Caovilla. Les must, en la matière, sont les 250 Converse exclusives en cuir nanties d'un diamant Mauboussin. Une petite révolution dans le monde conventionnel de la haute joaillerie, mais un partenariat qui signe l'air du temps. La place Vendôme aurait-elle la volonté de séduire la génération des 15/25 ans, prescriptrice et modeuse ? La question se pose. En effet, comment des jeunes femmes, habituées au zapping et aux stars kleenex, peuvent-elles intégrer le fait qu'un diamant dure  "toute une vie" ? Comme l'amour entre papa/maman dans leur famille recomposée ?! Rien que le dossier de presse, qui manie modernité du geste et langage suranné, signe le fossé générationnel. Je cite : "L'étoile en or et diamants, symbole de la beauté, est ici aussi un signe de subtilité, de volupté, d'outrecuidance, pour celle qui sait, que 245 € finalement investis avec impertinence dans cette incroyable pantoufle, feront probablement dire aux hommes qu'elle croisera qu'ils auront besoin de courir bien vite pour pouvoir l'attraper. Ces femmes actives, indépendantes, avides de mode et de transgression, aimeront assurément permettre aux hommes, qui les adorent, de se mettre une fois de plus à leurs pieds pour leur offrir cet adorable clin d'œil de beauté et d'audace". Autre duo de choc, celui des téléphones Vertu et de Boucheron qui signe un "Cobra" en or rose, diamants et rubis à 270 000 € - soyez sereine, il n'y en a que huit dans le monde ! - et un "Python" en saphir à 120 000 €. A ce tarif-là, en guise de signe extérieur de richesse, une blonde coûte moins cher ! Non ?!


La transposition de l'utilisation du bijou se décline à l'infini

La grande gagnante de cet engouement pour ce qui brille est la marque autrichienne Swarovski. Deux fois par an, elle lance une collection comprenant 15 000 références. Nouvelles formes, tailles, couleurs... Résultat net : 2,14 milliards d'euros de chiffre d'affaires (toutes activités confondues). Elle vient de réaliser une ligne de porcelaine blanche avec la Manufacture de Monaco, un poudrier avec Mugler, un crayon à yeux avec Sisley, une bouteille de champagne avec Moët & Chandon, une boîte de caviar avec Petrossian et les cartes de vœux de fin d'année du Ritz... La dernière nouveauté étant le Yarn : un fil en mohair, cachemire ou coton orné de cristal, qui permet de se tricoter des chaussettes originales. "La femme a envie que ses accessoires classiques soient aussi beaux que ses bijoux" analyse Véronique Rosso, directrice France composants en cristal chez Swarovski. L'univers est infini, on a juste ouvert une porte. Ainsi, après les accessoires, c'est la décoration de la maison (cadre, vaisselle, objets...) qui va sans doute se développer. En attendant, les marques surfent sur la vibe (prononcez vaïbe, comme Diam's) qui correspond, sociologiquement, à une envie de se distinguer. Un désir de briller. De ne pas être passe partout. D'être vue et reconnue. Sacré Warhol ! Il aurait mieux fait de nous prédire un quart d'heure d'intelligence plutôt que de célébrité ! Le bon côté de la chose est que cette mode favorise la réapparition de ce que Véronique Rosso appelle "les loisirs créatifs", c'est-à-dire la personnalisation de sa garde-robe à travers une activité manuelle comme le tricot, l'enfilage de perles ou la peinture sur soie... En clair, la customisation consiste à s'approprier un achat et à le personnaliser. Et même si la création est un processus narcissique, elle participe d'un affranchissement vis-à-vis de la norme qui ne saurait me déplaire. Comme le souligne Virginie Epron, créatrice de la marque Lolita Pompadour : "Ce n'est pas le monde qui change, mais le regard qu'on pose sur lui !". Virginie Epron est l'heureuse participante d'une exposition organisée par Éclat de Mode, le salon professionnel de la bijouterie fantaisie, créateurs et joailliers. Bijhorca - autre patronyme du salon - a invité vingt exposants à customiser une paire de lunettes pour "Lunettes de star". Un seul mot d'ordre : laisser libre cours à leur imagination. Pour une unique récompense : l'Étoile de la Customisation !


Une mode pour femmes légères et fières de l'être

Tels les peintres figuratifs se sont adaptés à leur époque à l'apparition de la photographie, les bijoux sont-ils en train de chercher une fonction autre que d'embellir celles qui les portent ? Y aurait-il une crise qui les pousseraient vers des issues de secours ? Dans une société de plus en plus rationnelle, la poésie de l'opale ne serait-elle plus de mise ? Peut-être... Mais on peut aussi voir dans cette tendance, des pinces à billets plaqué or Cartier, des bijoux pour téléphone portable Dunhill, des clefs USB en palladium Dupont ou des ordinateurs recouverts de strass d'On Aura Tout Vu, une volonté de séduire une autre clientèle. Les marques ne sont sans doute pas convaincues par le discours bobo ambiant, qui redécouvre le bio et investit ses maigres euros, après réduction du pouvoir d'achat, dans des coopératives agricoles ! Les "nouvelles riches" (ce n'est pas péjoratif)) sont quand même plus faciles à contenter que les poétesses altermondialistes de la rive gauche ! Dans le collimateur des marques haut de gamme, il y a bien sûr les Orientales (Emirats, Liban, Arabie Saoudite), dont on connaît la prédilection pour les bijoux. Les Russes. Les Américaines et riches oisives sud-Américaines (Brésil, Venezuela, Mexique...) qui ont besoin d'accessoires show off pour leurs cocktails, tapis rouges et soirées privées à Ibiza ou Punta Cana. Et enfin les Asiatiques, Chine et Corée du sud en tête. Avec près de quatre millions de milliardaires, ce marché est le nouvel Eldorado sur lequel les maisons jettent leur dévolu. Après des années d'uniformes, les Asiatiques découvrent la fontaine de jouvence qu'est la mode et osent la provocation, pour montrer qu'elles ne sont plus à la traîne de l'Occident et pour s'émanciper du modèle WASP américain, dont elles n'auront bientôt plus que faire. Cette clientèle aime l'originalité (la fascination des Japonais pour nos créateurs l'a prouvé) et ne recule devant aucune distraction. Leur légèreté et leur fantaisie donnent des ailes à leurs pays en pleine croissance. On ferait peut-être bien de s'inspirer de leur exemple... Comme disait Tristan Bernard : "On ne prête qu'aux riches et on a bien raison, les autres remboursent difficilement ! "


Un téléphone plein de Vertu

Laissez-moi vous raconter le voyage de presse le plus incroyable qu'il m'ait été donné de faire. Officiellement, je partais pour Bombay assister à la présentation du nouveau téléphone Vertu, fruit d'un partenariat avec le joaillier Boucheron. En réalité, j'étais chargée, avec deux autres journalistes, l'attachée de presse, Constance Chew, et sa collaboratrice, Jacqueline, un clone de Madame Butterfly, de présenter le Signature Cobra au Maradjah de Jodhpur, dans le très majestueux palace Umaid Bhawan. La présentation à la presse locale, au Taj Mahal de Bombay, mérite un petit laïus tant le marché asiatique s'appréhende différemment de l'occidental. Si, en Europe, les clients apprécient la sobriété, là-bas, plus c'est clinquant, mieux c'est. Ainsi de délicieuses créatures, toutes de noir vêtues, présentaient, dans des écrins, la nouvelle ligne de téléphones /bijoux jusqu'au fameux Cobra, devant une assistance déchaînée. Je crois que c'est à ce moment-là que j'ai pris conscience de l'importance de ma mission. Imaginez-vous transportant 270 000 euros dans votre bagage, comme si de rien n'était. Sur le moment, j'ai pensé qu'ils m'avaient choisi à cause de mon look passe partout et ma capacité à me fondre dans la masse. No way ! Le lendemain, l'avion pour Jodhpur fait une halte à Jaipur, et les autorités nous demande de descendre. Nous sommes conduites au VIP lounge pour être "présentables". J'entends : teinture des paumes des mains et des plantes des pieds au henné, cheveux brossés à l'huile de palme, khôl dans les yeux, fleurs dans les cheveux et saris multicolores... Quand une jeune Indienne glisse une chaîne autour de la taille de Constance, pour marquer sa finesse, j'ai l'impression qu'elle va s'évanouir ! Constance, c'est le genre de femme à vous faire les Pussycats Dolls en cambrant les reins tout en susurrant "Hey Maradjah" we're coming" mais là, je la sens troublée au plus haut point. Comme si elle effectuait un voyage dans le temps, à l'époque du Palaquin des larmes, roman de Lie Chow Ching, qui décrit les mœurs chinoises avant la révolution culturelle. Il faut préciser que Jacqueline et Constance sont deux Chinoises qui vivent à Singapour, probablement à 150 000 à l'heure. Au fait je ne vous ai pas dit le meilleur : pour aller à Jodhpur, à la place d'une voiture avec air conditionné (que je déteste) un palanquin avec éléphants nous attend ! Oui, cinq éléphants ! A ce moment-là, je ne sais plus trop où était le Cobra à 270 000 euros ?! Nous étions en Inde, au XVIIIe siècle et notre arrivée en fanfare fut ovationnée par la foule. L'histoire ne dit pas si l'une d'entre nous a vu ou non le maradjah. À moins que ce ne soit le Cobra qui m'ait tourné la tête...


L'œil de l'expert

Thomas le Gourrierec est directeur de rédaction chez Stuff, magazine spécialisé dans les nouvelles technologies.
Comment expliquez-vous que les objets high-tech deviennent de vrais petits bijoux ?
Cela correspond à une tendance qui se développe depuis un an : les Geekettes. Un Geek est un fou de nouvelles technologies. Il ne faut pas le confondre avec les anciens Nerds, des types boutonneux à lunettes, toujours plantés devant leur ordinateur. Un Geek est passionné de gadgets et de fonctionnalité, mais il va chercher des articles amusants, qui suivent les nouveaux courants de la mode. En parallèle, on trouve les Geekettes, qui attendent que les fabricants leur proposent des objets un peu filles, qui leur correspondent. C'est l'incursion du rose, des matières laquées et de gadgets qui font qu'il y a une appartenance. Cette tendance est principalement féminine. Il y a une vraie demande et donc un vrai marché. On en est au début.


Quels articles high-tech ont ainsi vu le jour ?

En 2004, Vivienne Westwood a signé un téléphone pour Motorola. Cette année, la marque a développé un téléphone avec Swarovski pour Paris Hilton. Nokia a fait une tentative, il y a un an, en lançant un téléphone en forme de rouge à lèvres. Quand on le referme, l'écran s'opacifie et se transforme en miroir. Les ordinateurs Intel font des modèles de toutes les couleurs et des créatifs font de skins, secondes peaux personnalisées, pour ordinateurs portables, des PSP et des consoles Nintendo. Ainsi, Fly Book fait des portables rouges laqués. Il y a aussi les bijoux pour portables. Nokia a fait un collier pendentif qui affiche les images que l'on a fait sur son mobile.


Que pensez-vous du partenariat Vertu/Boucheron ?

Vertu est les précurseur en matière de high-tech de luxe. Je trouve leur téléphone parfois un peu massif, c'est leur réputation car ils ont beaucoup plus de composants électroniques à l'intérieur et une finition plus soignée qu'un téléphone classique. Mais l'objet est magnifique et réservé, financièrement, à une clientèle restreinte.
Février 2007
                                                                                            Cet article est paru dans ENJOY n°3