Picasso – Bacon à Vienne : la chair, le désir et l’humain

Parmi les grandes expositions à voir à Vienne cet hiver, celle consacrée à Redécouvrir les chefs-d’œuvre de Picasso au Musée national Picasso-Paris" target="_blank">Picasso et Francis Bacon s’impose par la force de son propos. Jusqu’au 31 janvier 2027, l’Albertina fait dialoguer deux maîtres de la peinture figurative autour d’une même question : que reste-t-il de l’homme lorsque le corps, le visage et les certitudes se dérobent ?

Picasso et Bacon, le choc d’une rencontre

Tout commence à Paris en 1927

Portrait peint par Pablo Picasso représentant une femme brune au visage déformé, vêtue de bleu, la tête appuyée sur sa main.
Ce portrait de femme témoigne de la liberté avec laquelle Picasso transforme les traits et les volumes. Le visage ne cherche plus seulement la ressemblance : il devient le lieu d’une expérience intérieure, entre présence, regard et émotion. - © ALBERTINA Museum

Francis Bacon a 17 ans lorsqu’il découvre à Paris les œuvres de Picasso. Le choc est tel qu’il décidera de devenir peintre. Cette rencontre à distance sera déterminante : si Picasso ne fut jamais influencé par Bacon, Bacon, lui, ne cessera de regarder vers son aîné, d’en absorber certaines audaces, puis de tracer son propre chemin.
C’est cette filiation, faite autant d’admiration que de dépassement, que raconte l’Albertina à travers 71 œuvres venues de musées et de collections privées internationales.
L’exposition évite pourtant le piège du simple jeu d’influences. Ce qui rapproche véritablement les deux artistes est plus profond : l’un comme l’autre ont placé la figure humaine au cœur de leur peinture, non pour l’idéaliser, mais pour la mettre à l’épreuve.

Le corps comme territoire

Déformer pour mieux révéler

Peinture de Pablo Picasso représentant une figure biomorphique blanche et grise, aux formes anguleuses, sur un fond bleu.
Avec cette figure aux contours décomposés, Pablo Picasso affranchit le corps de toute logique classique. Les formes biomorphiques deviennent un terrain d’expérimentation, entre abstraction, sculpture et représentation humaine. - © ALBERTINA Museum

Chez Picasso comme chez Bacon, rien n’est jamais tout à fait stable. Un visage se déplace, une bouche se tord, un corps se décompose puis se réinvente. La ressemblance importe moins que ce qu’elle laisse filtrer.
Le désir, la peur, la solitude, la violence ou la vulnérabilité surgissent alors derrière des anatomies malmenées. Picasso avait ouvert la voie en explorant, notamment sous l’influence du surréalisme, des formes biomorphiques et des corps affranchis de toute logique classique. Bacon en prolonge certains échos avec une peinture plus sombre, plus charnelle, parfois presque convulsive.
Ce dialogue devient particulièrement saisissant lorsqu’apparaissent les thèmes qui traversent leurs œuvres : nus, cris, crucifixions, combats, tauromachie, érotisme ou mort.

Du désir à la violence

Quand l’humain rencontre l’animal

Tous deux s’intéressent également à cette part primitive qui affleure sous la civilisation. Chez Picasso, le taureau, le Minotaure ou la corrida deviennent des métaphores du désir, de la domination et du rapport de force. Chez Bacon, l’homme glisse parfois vers l’animal, jusque dans les figures de ses amants, prises entre passion, peur et brutalité.
La frontière entre séduction et violence n’est jamais très loin.
Même rapport libre à la tradition. Picasso décompose et reconstruit Manet ; Bacon s’empare du célèbre Portrait du pape Innocent X de Vélasquez. Chez l’un comme chez l’autre, les maîtres anciens ne sont pas des modèles intouchables : ils deviennent une matière à transformer.

Peindre ce que l’homme éprouve

Bien au-delà du portrait

Peinture de Francis Bacon représentant une figure humaine déformée, vêtue de bleu, les bras écartés dans un intérieur fragmenté.
Chez Francis Bacon, le corps devient une matière instable, traversée par la tension et la vulnérabilité. Cette figure déformée illustre la manière dont le peintre met l’humain à l’épreuve plutôt qu’il ne cherche à le représenter fidèlement. - © ALBERTINA Museum

L’intelligence de l’exposition est précisément de ne pas chercher à opposer les deux artistes. Elle montre au contraire comment chacun, avec des moyens très différents, a tenté de préserver la puissance de la figure humaine à une époque où l’abstraction semblait devoir l’emporter.
Picasso expérimente sans relâche, démonte les corps pour mieux les reconstruire. Bacon les enferme parfois dans des espaces étroits, les déforme, les fragilise jusqu’à faire apparaître quelque chose de presque douloureusement intime.
Chez tous deux, le corps cesse d’être une apparence. Il devient une expérience.
C’est tout le sens du titre choisi par l’Albertina, What It Feels Like to Be Human : non pas représenter l’homme tel qu’il est, mais tenter de dire ce que cela fait d’être humain.

Une confrontation à voir à Vienne

Deux visions, une même intensité

À travers cette mise en regard, l’Albertina fait apparaître des correspondances parfois évidentes, parfois plus secrètes, entre deux œuvres qui ont profondément marqué le XXe siècle.
Picasso comme Bacon ont peint le désir et la peur, la puissance et l’effondrement, l’érotisme et la mort. Tous deux ont refusé le corps lisse, le visage docile et l’image rassurante.
Leur peinture dérange encore parce qu’elle ne raconte jamais seulement ce que l’on voit. Elle met à nu ce qui se joue derrière les apparences.

Et c’est peut-être là que leur dialogue devient le plus contemporain.

Fiche pratique

Adresse
ALBERTINA Museum, Albertinaplatz 1, 1010 Vienne, Autriche.

Accès
L’Albertina est située au cœur du centre historique de Vienne.

Horaires
Tous les jours de 10 h à 18 h. Nocturne le mercredi et le vendredi jusqu’à 21 h.

Tarif
Billet individuel ALBERTINA : 20,90 € au moment de la vérification.

Site officiel de l’Albertina – Picasso Bacon" target="_blank">Réservation
Billetterie sur le site officiel de l’Albertina. Exposition du 18 septembre 2026 au 31 janvier 2027.

Bon à savoir
Le catalogue de l’exposition, dirigé par Ralph Gleis et Michael Peppiatt, réunit 184 pages et accompagne le parcours.
Octobre 2026
Par Alisée Poupre