Lancé sans tambour ni trompette fin décembre, le premier cigare 100% français utilise des tabacs élevés aux pieds des Pyrénées. On doit cette belle aventure à trois passionnés, qui ont posé leurs bureaux dans un bâtiment historique où planent encore, comme un clin d'œil de l'Histoire, les ombres des Trois Mousquetaires. Notre visite à Navarreinx.
Le hasard fait bien les choses
C'est en 1999 que
Noël Labourdette décide de donner vie à l'idée de créer sa propre marque de cigares. Homme d'affaires averti, il pressent que le monopole de la
SEITA ne durera pas ad vitam aeternam, et que les places seront chères. Deux ans lui seront nécessaires pour compléter son dossier, qu'il est prêt à présenter à des partenaires financiers en 2001. Il rencontre alors
Bruno Delport, qui s'enthousiasme pour le projet, mais remarque que si
Noël Labourdette entend s'inspirer du savoir-faire cubain, il ne dispose d'aucune connexion là-bas. Par un heureux hasard,
Bruno Delport est ami avec un homme qui connaît fort bien
Cuba pour avoir été conseiller du ministre cubain du tourisme. Cet homme, c'est
Sam Bernett, animateur radio vedette des années 80 et ancien vice-président
d'Euro Disney. L'homme de médias répond immédiatement présent lorsqu'on lui présente le dossier : l'aventure
Navarre peut réellement commencer.
Un travail de fourmi
La société est créée l'année suivante, et les trois associés prennent le dossier à bras-le-corps.
Labourdette s'installe à
Pau et commence ses recherches. Un travail de bénédictin : ayant morcellé le
Sud-Est en quinze régions, il étudie les relevés météo de celles-ci sur les quinze dernières années, dont il compare les valeurs de température, d'hygrométrie et d'éphéméride avec les relevés cubains. Il finit par déterminer que le territoire le plus adapté à la culture de tabac à cigare se trouve dans le
Piémont pyrénéen, sur une bande de 50 kilomètres comprise entre
Oloron et
St. Palais : l'histoire se précise. Reste à trouver le bon tabaculteur. L'entrepreneur remet aux chambres de commerce du département le cahier des charges (nature des sols, granulométrie, etc...) qu'il a élaboré, et indique aujourd'hui avoir toujours trouvé un accueil très attentif. La chambre de
Bayonne est la première à réagir, le projet du
Comptoir du Tabac présentant l'avantage d'ouvrir au
Pays Basque un débouché autre que les nombreuses activités liées au surf.
Des rencontres décisives
Il rencontre rapidement
Christophe Congues, dynamique jeune tabaculteur local (il est aujourd'hui vice-président des tabaculteurs de
France) qui trouve au départ l'initiative farfelue mais décide cependant de s'y engager. Il libérera un hectare de terrain pour les cultures des plants du
Comptoir.
Labourdette lui loue la terre et achète le matériel,
Congues installe les tapados et les recouvre de filets qui permettront, en dosant le rayonnement solaire, de reproduire l'ensoleillement cubain, fabrique un séchoir à mi-chemin entre le modèle cubain et celui utilisé par les producteurs de tabac brun. Le projet prend sérieusement forme, reste à recruter un tabaculteur cubain. C'est cette fois
Sam Bernett qui s'y colle, qui prend l'avion pour
Cuba où il fait jouer toutes ses relations. Il découvre
Romelio à
Santa Clara.
Romelio n'a jamais quitté son village, mais réalise que le
Français lui apporte la chance de sa vie. Lui qui n'a jamais mis les pieds à
La Havane prend l'avion et débarque à
Pau. Avec
Christophe Congues il étudie toutes les variétés de tabac brun (cette culture particulière a été abandonnée en
France avec l'arrivée des cigarettes américaines, dans les années 60) issues de
l'Institut Technique de Bergerac afin de choisir celle qu'ils travailleront.
Des détails qui font la différence
A ce niveau, chaque détail compte : on ne parle plus de micro-climat, mais de méso-climat ; l'ouverture d'une vallée change tout sur la culture, et c'est plutôt la terre qui choisit la variété de tabac que l'inverse... La variété choisie, reste à mettre au point la méthode culturale. Nous sommes en 2002. Le séchoir ne convient pas à
Romelio, il est démonté et reconstruit. On sait déjà que la plus grande difficulté portera sur les feuilles de cape : elles seront relevées et enguirlandées à la main, comme à
Cuba. La première récolte a lieu durant l'été 2002. Sa qualité étant insuffisante, les feuilles serviront à la formation des rouleuses. L'année à venir ne sera pas de trop : un spécialiste belge que
Noël Labourdette a connu durant les six ans qu'il a passé en
Afrique est sollicité pour installer les chambres de fermentation, et surtout il est temps de trouver des locaux pour la manufacture.
Un lieu rempli d'histoire
Noël Labourdette craquera - on le comprend ! - pour un bâtiment du XVIe, qui fut autrefois une caserne de mousquetaires du roi, commandée par
Portos, dont l'historienne
Odile Bordaz parle dans sa célèbre biographie
D'Artagnan.
Labourdette l'achète en 2002 et commande un programme de travaux de rénovation qui durera plus d'un an. Pendant ce temps
Sam Bernet retourne à
Cuba, et en revient avec deux torcedores, qui auront à charge de former les dix rouleuses françaises, et de diriger l'atelier. Au bout du compte le premier
Navarre de production sera roulé au mois d'août, et la marque lancée début décembre. Les spécialistes découvrent ce robusto 100% français et s'enthousiasment devant son caractère et sa qualité. Notre dégustation confirme tout le bien que l'on pense de lui.
Navarre en a vendu 20.000 durant le seul mois de décembre dernier, et escompte en écouler 150.000 cette année. Et la maison devrait faire de nouveau parler d'elle à la rentrée, avec un double corona annoncé comme un très grand cigare. À la lumière de ce que l'on connaît aujourd'hui, on en accepte l'augure.
Par Yves Denis
Photos David Nakache
Cet article est paru
dans
Vins et Cigares n°2