Je vous écris de
Turks et Caicos, et je me doute qu'à mon instar, beaucoup de ceux qui découvrent ces lignes ignoraient l'essentiel de cet archipel méconnu des
Caraïbes. Cette quarantaine de petites îles, presque toutes habitées, au sud-est des
Bahamas et au nord d'
Hispaniola (
Haïti et
Saint-Domingue), forme un territoire toujours rattaché à
Londres, en cet ensemble à la fois désuet et vivant que sont les
Britisb West Indies. On roule bien à gauche à
Providenciales comme à
Grand Turk, où l'astronaute américain
John Glenn revint sur terre après un premier vol spatial il y a quarante ans. J'ai appris en arrivant que
Christophe Colomb lui-même y avait fait escale, presque deux siècles avant que les corsaires français fassent de l'archipel l'un de leurs repaires favoris. Aujourd'hui
Turks et Caicos, avec son slogan "
Beautiful by Nature", s'efforce d'attirer une clientèle à hauts revenus. Et de ce point de vue, l'île de
Parrot Cay - pas un perroquet en vue, il ne s'agit que d'une déformation du mot "pirate" - s'attache d'abord à des visiteurs en quête de ce que l'on qualifie en anglais de
tranquillity : le mot est à entendre au sens fort d'une confidentialité recherchée par les people, qui ont fait construire au bord de l'océan. Je viens de passer devant les villas voisines de
Keith Richards et de
Bruce Willis, l'ostentation n'y est pas de mise, au contraire de celle de
Donna Karan, la plus écrasante de toutes : le mariage de sa fille constitua, paraît-il, l'événement de l'année. Il faut que je pense à demander à notre collaborateur
Oliver Niven ce qu'il en a pensé, lui qui comptait certainement parmi les
happy few conviés...
Pas une voiture sur
Parrot Cay, juste ces chariots motorisés que l'on utilise sur les
links. Aucun relief, le vert de la mangrove, le blanc du sable, le bleu turquoise de la mer, aucun bruit. En réalité,
Parrot Cay compte quelques villas privées : le reste de son territoire de quatre kilomètres carrés appartient au groupe singapourien
Como, qui y a construit un établissement luxueux s'étendant peu à peu à toute l'île. Des "maisons de plage", chacune dotée d'une piscine toute en longueur et d'un jacuzzi octogonal, toutes meublées en style asiatique très sobre, bois de teck et linge blanc, ventilateurs tropicaux, robinetterie de chrome à l'anglaise. Et je ne vous dis rien des soins corporels dispensés au spa
Shambhala par la gestuelle experte de thérapeutes balinaises ou japonaises enclines à vous convaincre de votre propre rareté. J'avais toujours détesté ce type de traitement corporel qu'on vous présente comme également spirituel : il faut savoir reconnaître ses torts.
Et tandis que s'écoule la journée, plus lentement sous les tropiques qu'ailleurs, je suis certain qu'on doit pouvoir le démontrer, le ciel s'est chargé des ombres grises de la saison humide. L'océan, d'un jade transparent, vire au bleu outremer, le bien nommé. Les nuages alourdis comme des outres se délestent de leur trop-plein d'une pluie tiède qui ne durera pas. C'est le moment d'un plongeon comme un retour régénérant à l'élément originel... Les visiteurs de la saison sèche, bien plus prolongée, ne connaissent guère cette légère mousson passagère. Mais moi, pluviomane impénitent, je m'en suis toujours enchanté.
Cet article est paru dans
Senso n°22